Question de mots

« Une langue vit en créant, pas en se contentant de conserver l’héritage d’un passé qui n’est plus. »

Le polar est une littérature de la rue, mais qu’en est-il du langage qui l’illustre ? Parler populaire, argot, langue du vécu ? Exercice de style ou revendication sociale ?

Le meilleur moyen d’y voir clair était encore de consulter un spécialiste. La parole à Jean Paul Colin, professeur de linguistique, lexicographe et grand amateur de roman noir.

Comment définiriez-vous l’argot ?

La réponse n’est pas simple. On peut voir dans l’argot un phénomène historique, socio-linguistique, sociétal, une manipulation ludique du langage... Etant donné la complexité de la question, je préférerais parler de déviance, d’écart, d’infraction consciente à la règle (celle qu’impose l’école, la famille, la société) et aussi de prise de parole de l’individu ou du groupe contre ce qui cherche à le limiter, à le faire entrer dans un cadre - pourtant nécessaire à la vie en société. L’argot me paraît se situer au cœur d’un conflit permanent entre liberté créatrice de l’homme et contrainte collective du milieu qui l’entoure.

Un argot ou des argots ?

Le pluriel s’impose. On parlera de l’argot de l’école, de l’armée, de la drogue, de la prostitution, des prisons, de des argots de métiers, voire de l’argot des académiciens ou des Jésuites ! etc. Historiquement, l’argot le plus ancien est celui des malfaiteurs, des bandits de grands chemins, tels qu’ils apparurent en France surtout vers le milieu du XV° s., après la Guerre de Cent ans, qui libéra, avec ses soudards, de nombreuses capacités d’infraction sauvage…

On appelle souvent argot ce qui relève du parler populaire. Le premier, langage codé, vise pourtant à n’être compris que de ses utilisateurs quand le second relève d’une langue de la rue par essence ouverte…

Un des traits initiaux de l’argot est le cryptage : les acteurs d’une infraction ont intérêt à inventer un code qui les protège des oreilles indiscrètes du guet, des argousins, etc. C’est un langage (surtout un lexique) d’initiés et pour initiés. Mais le décodage se pratique de plus en plus de nos jours, tout le monde étant devenu plus instruit (sinon plus intelligent) que jadis, et les keufs beaucoup moins jobards ! Même dans des secteurs plus softs, on notera le goût pour le secret : les mômes aiment encore bien causer dans un jargon qu’ils ont en partie fabriqué pour échapper à l’écoute de leurs darons. Les systèmes de codage sont nombreux : louchébem, largonji, javanais, verlan, etc. Enfin, les argots "durs" n’hésitent pas à parler de tout, y compris de ce qui est interdit, défendu, etc.

Les parlers populaires, en revanche, sont plus timides, plus respectueux à l’égard des tabous, notamment ceux du sexe et de la mort. On trouvera donc plus de périphrases et d’euphémismes dans les "parlers de la rue" que dans les argots, plus directs et brutaux. Mais existe-t-il encore vraiment une "langue de la rue" ? Peut-être dans certains quartiers de Paris, de Lyon ou de quelques autres grandes villes, mais d’une façon générale, l’invention vraiment populaire tend à se perdre.

Il faut relativiser l’opposition que je viens de présenter : il y a de nombreuses interférences entre les niveaux de langue, des glissements fréquents d’un registre à un autre. De plus, le temps atténue souvent la dureté d’un mot, et le fait admettre dans des couches de la société d’où il était banni (cf. les nombreux "mots grossiers" : chier, cul, con, emmerder, foutre, merde, salaud, dont certains relevaient d’un emploi quotidien chez maint auteur classique !). Rien n’est plus difficile que de qualifier les mots, du registre soutenu au registre argotique, en passant par standard, familier, populaire, trivial, vulgaire. Le point commun, une fois de plus, c’est la tentative d’échapper à la norme et de s’exprimer de façon authentique et personnelle, en se distinguant de la masse. Cela rejoint la fonction identitaire du langage.

Argot et parler populaire sont généralement relégués à la langue du vulgaire. La crainte d’un appauvrissement du français ne recouvre-t-elle pas une autre peur : que le langage, outil de la promotion sociale, échappe à ceux qui en ont la maîtrise livresque ?

Les préjugés de classe ou de catégorie sociale se portent bien et beaucoup de jugements sur la langue relèvent encore aujourd’hui d’a priori ou de fantasmes idéologiques. Les normes de correction sont définies par le pouvoir, et celui-ci, de siècle en siècle, a toujours été détenu par les catégories aisées, aristocrates ou bourgeois. Les très rares épisodes de "pouvoir populaire" (la Commune) n’ont pas permis de modifier le cap. D’où le poids culturel d’institutions comme l’Institut de France et ses Académies, dont évidemment l’Académie française. Même si elle ne semble plus guère exercer d’influence, au moins en France, ses conceptions puristes et malthusiennes sont traduites dans les pratiques de tous par des relais complaisants. La réforme de l’orthographe (qui serait justifiée au point de vue scientifique) contribuerait à un meilleur accès de tous à l’expression et à la communication, mais elle est, en France, toujours farouchement combattue (à gauche comme à droite) La médiocrité du Dictionnaire de l’Académie et son inadaptation foncière au français d’aujourd’hui n’y font rien : le mythe du bon usage et du bon français, indépendamment de toute prise en compte de la situation de communication ou du contexte socioculturel est indégonflable.

Le ton précieux des musicologues discoureurs de France-Musique(s) est là pour nous faire comprendre qu’il ne faut pas mélanger les torchons et les serviettes, et que la grande musique n’est pas faite pour la France d’en bas… C’est la même chose en ce qui concerne le langage et la littérature. Si on feint d’admettre tous les modes d’expression, c’est pour mieux mettre en valeur le niveau soutenu, qui est au fond le seul valable, digne héritier de la belle langue française du XVII° siècle (en grande partie "réinventée", censurée et dont les manuels ne nous livrent que la partie "élégante")

Il faut, au moins, le génie d’un Céline ou d’un Genet pour ouvrir les verrous de ce type. Mlheureusement cela ne vaut que sous forme d’exception, et ne modifie pas la façon d’envisager le Français dans toute sa diversité.

Argot, dévoiement de la langue ou enrichissement permanent ?

Dévoiement, oui, par rapport aux normes étroites que j’ai dites. Rappelons-nous Brassens : "Non, les braves gens n’aiment pas que / L’on suive une autre route qu’eux." Mais pourquoi n’admettre en matière de langue qu’une seule voie (de salut) ? Accepter les registres langagiers - le fait qu’une notion, une idée puisse se faire jour de façon très différenciée selon la région, l’époque, la catégorie de locuteurs, le statut social - cela permettrait un véritable enrichissement de la langue, et surtout du lexique.

Les dictionnaires d’argot sont "à part" et non intégrés dans le vaste ensemble des mots français. Ils sont à la fois l’objet d’un grand engouement et la victime d’un fort ostracisme éditorial. L’argot est un des lieux d’intense création verbale, justement parce qu’il fonctionne - ou tente de fonctionner - loin des règles académiques. Une langue ne vit qu’en créant en permanence et non pas en se contentant de conserver l’héritage d’un passé qui n’est plus. Le néologisme, qui du reste doit beaucoup à tout ce qui l’a précédé, et ne naît jamais de rien, est suspect aux yeux de nos Maîtres, qui le nomment volontiers barbarisme, pour mieux l’exclure et s’en débarrasser.

En matière de langage, comme chaque fois qu’on essaie d’étudier avec rigueur un objet ou un fait de société, il ne faut pratiquer ni l’anathème ni la sacralisation, mais observer, enregistrer avec modestie ce qui se passe et comment ça se passe, en évitant des jugements de valeur qui ne sont souvent que le reflet des rigidités et des marottes propres au chercheur. La crainte de l’appauvrissement de la langue est illusoire, de même que celle de l’anarchie verbale : la langue ne digère pas tout ce qui apparaît, tant s’en faut, elle procède massivement à des tris, et l’enrichissement lexical se fait petit à petit, par lents dépôts et sages stratifications. Les règles internes du langage et des nécessités de communication font que les locuteurs ne pratiquent pas le "n’importe quoi" et qu’il y a une autorégulation de la langue permanente. La consultation des dictionnaires anciens ne peut que nous rassurer à cet égard.

Quelles évolutions notables de l’argot avez-vous observées ces dernières années ?

Il me semble que les argots sont de plus en plus tirés dans deux directions. Celle du matériau verbal qui permet un certain renouvellement de la littérature, et particulièrement du roman policier. Celle du jeu avec les mots. Commencée avec Queneau, elle fait florès aujourd’hui avec le rap, le verlan, les tags et les innombrables détournements auxquels se livrent non seulement les jeunes "des cités" ou "des banlieues", mais les jeunes en général. Attention, cependant, à ne pas "ghettoïser" aussi ces modes d’expression, qui souvent visent plus à indiquer une présence, à revendiquer un certain mode d’être (en rébellion, souvent) qu’à transmettre un message. À moins que le message, ce ne soit justement celui-là.

Comment travailletravaillez-vous pour concevoir un dictionnaire ?

Comme la fourmi ou l’écureuil qui chassent, grattent et amassent ce qui peut leur servir de nourriture, en répartissant ces richesses de la meilleure façon possible. Comme une araignée qui capterait dans ses toiles les mots qui passent. Comme le ver à soie qui file un (bon) coton, que les autres viendront un jour piller, en dévidant le cocon. Travail passionnant, minutieux, enrichissant et jamais terminé. J’essaie de classifier de la façon la plus claire et la plus commode toute cette manne, sans tuer le mouvement de langage qui l’a produite. Pas toujours simple.

Il faut attendre et voir ce qui tient, ce qui dure, ne pas se précipiter sur ce qui n’apparaîtra peut-être qu’une fois ! On ne peut guère faire un dictionnaire de l’éphémère, même si tout lasse et casse, au bout du compte.

Vous vous intéressez aux parlers régionaux. Ne sont-ils pas plus fermés au métissage que des langues plus universelles ?

Les parlers régionaux et patois sont intéressants comme vestiges d’époques et de pratiques disparues (je ne parle pas ici de vraies langues comme le Breton, le Basque, le Catalan) Ce sont en quelque sorte les "argots des champs", qui disparaissent parce qu’ils sont étroitement liés à des conditions d’existence qui se sont radicalement modifiées depuis un demi-siècle. Pas plus fermés aux métissages que les argots (chaque patois a ses puristes, comme l’argot des villes) et porteurs d’une culture dont nous avons en partie héritée, étant tous plus ou moins descendants de paysans, si on cherche assez loin.

La recherche d’une communication largement humaine (à défaut d’être universelle) implique l’usage de parlers plus amplement pratiqués que ces langages concernant des aires souvent très restreintes. Mais il ne faut pas sous-estimer la valeur affective et culturelle des patois, pour lesquels on a eu jadis un mépris analogue à celui qui frappait les argots.

Des projets ?

J’ai dans mes tiroirs quelques livres à peu près terminés qui n’ont pas encore trouvé d’éditeurs : Dictionnaire de la déraison - de la bêtise à la folie - Dictionnaire français-argot, Dictionnaire des jurons…L’édition se concentre de plus en plus, elle est gérée de façon très technocratique. Plus de prise de risque, mais des études de marché qui sont loin de prévoir la rentabilité d’un livre avec certitude. D’où une politique éditoriale souvent aberrante et moins en moins de possibilité de choix. Pour autant, il ne faut pas désespérer : les chiens de la mode aboient, la caravane des mots passe…

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Bio express

Jean-Paul Colin est né en 1934 en Franche-Comté. Agrégé de Lettres classiques et Docteur d’État. Professeur de linguistique et lexicographe aux Universités de Tours, Paris X-Nanterre, puis Besançon. Il se définit comme un "passionné de mots et de marginalités langagières" (dialectes, argots) ainsi que de littératures « non-légitimes » (roman populaire et roman policier, surtout de langue française). Il a organisé deux colloques internationaux sur l’argot (Besançon 1989 et Cerisy-la-Salle 1994) et a publié de nombreux articles dans des revues spécialisées (Europe, Nouvelle critique, La Pensée, Langue française, Bulag, Cahiers de lexicologie, Le Français dans le monde, Lexique, Bulletin critique du livre français, etc.)

Principaux ouvrages :

Expressions familières de Franche-Comté, C. Bonneton, 2001.

La belle époque du roman policier français, Delachaux & Niestlé, 1999, Lausanne.

Boileau-Narcejac, Encrage, Amiens, 1999.

Criminologies (essais sur le roman policier et populaire), Canevas, 1995.

Dictionnaire des difficultés du français (Usuels du Robert, rééd.1993, 1994 : édition de poche).

Les Derniers mots (le Lexique de la mort), Belfond, 1992 (épuisé).

Clafoutis, gourgandine et vilebrequin, Les mots des provinces françaises, Belfond, 1991 (épuisé).

Le Dico du cul, Befond, 1989 (épuisé).

Trésor des mots exotiques, Belin, 1986.

Traductions de l’allemand :

Linguistique textuelle et enseignement du français, de Herbert Rück, Hatier-Credif Coll. LAL, 1980.

Le contenu du mot, de Ernst Leisi, Les Belles Lettres, 1981.

Pour un enseignement interactif des langues, de Ludwig Schiffler, Hatier-Credif Coll. LAL, 1984.

Un Allemand malgré tout - Ma traversée du siècle, de Rudolf Schottlaender, Champion, 2003.

Un étrange amour - Etre Juif en RDA, de Vincent von Wroblewsky, Champion, à paraître fin 2004.

En collaboration :

Le grand livre de la langue française (Dir. Marina Yaguello), Seuil 2003.

Encyclopédie Franche-Comté, Bonneton 2002.

Dictionnaire de l’argot, Larousse, 1990, rééd. revue et enrichie, octobre 1999, 3° éd. prévue automne 2005.

Dictionnaire des ¦œuvres du XX° s., Usuels du Robert, 1995.

Trésors des parlers comtois, Cétre, 1992, Besançon ; 3° éd., 2003.

L’Encyclopédie du bon Français, Éditions de Trévise, 1972, 3 volumes (92 notices bio-bibliographiques concernant des grammairiens et linguistes français et étrangers).

Grand Larousse de la langue française, en 7 volumes, de 1971 à 1978 (co-rédaction avec Louis Guilbert, Alain Lerond, René Lagagne, Henri Bonnard et Georges Niobey).

Histoire de la langue française, CNRS Éditions, 1995 et 2000.

Préface et notes pour La Peau du lion, de Charles de Bernard, 2004, La Chasse au Snark.

Argot et français populaire, Larousse 2006

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