« De Cartouche à Marius Jacob, le rêve nomade »

Ton cinquième roman, Le voyage de Phil est une Souris noire, un polar pour enfants/ados. Une nouvelle expérience ?

J’en avais envie depuis longtemps, mais je n’osais pas sauter le pas. Ecrire pour des jeunes lecteurs me paraissait très particulier et pour tout dire, très difficile. A plusieurs générations d’écart, les mots, les références, les centres d’intérêts sont différents. Je craignais d’être à côté de la plaque ou de forcer ma nature et de tomber dans le jeunisme. Jean-Hugues Oppel et Thierry Crifo m’ont convaincu de tenter l’aventure. C’est d’ailleurs à Thierry que je dois ma rencontre avec Natalie Beunat, responsable de la Souris Noire.

Un roman jeunesse implique-t-il une écriture particulière ?

Roman adulte, roman jeunesse, l’entreprise est à la fois la même : raconter une histoire, tenter de faire résonner une petite musique. Et différente, au sens où elle a généré un questionnement relatif au lecteur que je n’ai pas habituellement. Du moins pas autant. Est-ce que je suis compréhensible ? Est-ce que pour l’être, je ne surligne pas ? Mes références ne sont-elles pas trop datées ? Si ce sont les miennes, pourquoi les éviter ? Si j’en place d’autres, qui me paraissent être celles d’un lecteur de 12/13 ans, est-ce que ce sont vraiment les siennes ou relèvent-elles d’une image véhiculée par des médias ? En me posant ces questions, ne suis-je pas en train de fabriquer un produit normé ? D’entrer dans des critères qui relèvent avant tout du marché ? Là aussi, Thierry et Jean-Hugues m’ont décoincé en me rappelant une évidence. Le lecteur, quel que soit son âge, est un lecteur adulte. Il fait la part des choses.

On retrouve l’univers des manouches sur lequel tu as déjà travaillé, notamment dans Vague à lame, avec Jeff Pourquié…

Cet univers me faisait rêver quand j’étais môme. Je dois sa découverte à... Enid Blyton. Une de mes premières lectures marquantes a été Le club des 5 et les gitans. Je me souviens être tombé follement amoureux de Jo, la petite gitane. L’été, des caravanes avaient l’habitude de se poser près de la maison de ma grand-mère. J’y traînais souvent. Je jouais avec les gamins, j’allais au lavoir avec les femmes... Mais je n’ai jamais trouvé Jo, alors, quarante ans plus tard, j’ai inventé Yovana, la petite manouche de Phil. Je suppose que si je relisais Le club des 5, j’y trouverais un tas de clichés, peut-être pas des plus agréables. N’empêche, il m’a ouvert la porte du rêve. Celui que je poursuis aujourd’hui auprès d’amis comme Jeff Pourquié ou Patrick Saussois... Le rêve bohémien pour reprendre le titre d’un morceau de Jo Privat. En ouverture du Voyage de Phil, j’ai emprunté une phrase à Michèle Bernard. Elle est extraite de sa chanson Maria Suzana. J’aurais tout aussi bien pu prendre un vers de Nomade, une autre de ses compositions : « Enfants ne tuez jamais en vous ce désir nommé nomade. »

La référence à Arsène Lupin est-elle un tribut à son centenaire ?

Honte sur moi, je n’ai pas prêté attention à l’anniversaire de ce cher Arsène. J’ai surtout pensé, là aussi, au rêve. Celui que font naître les bandits de légende. Cela renvoie encore à mon enfance. Et à un film que j’ai vu des dizaines de fois : Cartouche, de Philippe de Broca, avec Jean-Paul Belmondo et Claudia Cardinale (entre autres). Je continue à le visionner régulièrement. Un éblouissement. Magique. La jeunesse, l’impertinence, l’élégance, l’aventure, l’amitié, la gouaille, la gravité, la justice, la liberté, l’amour, la mort... L’état de grâce du funambule sur son fil, du voleur sur son toit. Mais attention, le voleur à panache. Comme Marius Jacob, justement, celui dont Maurice Leblanc s’est inspiré pour Arsène Lupin. A vingt ans, je suis tombé sur sa belle bio écrite par Bernard Thomas. C’était comme si Cartouche rejoignait mes préoccupations sociales et m’offrait un tour de rêve supplémentaire. Ce même petit tour de rêve qui pousse Phil à suivre Anselme Grincourt, le bouquiniste, son de Broca et son Bernard Thomas à lui.

Dans ton récit, Anselme, le bouquiniste est un personnage clé…

Anselme n’est pas bouquiniste au hasard. C’est un passeur. D’histoires, de mémoire... A travers les livres, le rêve qu’il transmet à Phil aide le jeune garçon à tenir debout malgré la maladie. Anselme truque, invente, mais il ne prend jamais Philémon pour une dupe. Ses contes sont des clés dont Phil saura se servir. Anselme le sait et les choisit pour cela. Il touche à cette dimenson fabuleuse de la lecture qui concourt à la formation d’une personnalité. Peut-être aussi à une façon d’enseigner ?

Comptes-tu écrire d’autres polars jeunesse ?

J’avais pensé m’en tenir là, mais je me suis pris au jeu. Dans l’avenir, il y aura donc d’autres titres « jeunesse ». Pour l’heure, je suis avant tout impatient - et anxieux - de voir l’accueil que réserveront les jeunes lecteurs à ce Voyage de Phil.

Propos recueillis par Scup pour pecherot.com