par Marie-Pierre de Porta

Le fils du Loup

La nuit était douce, mais assez quelconque et rien ne la désignait comme capitale pour accoster ; une nuit de juin qui se vautrait dans le faubourg. Que fera donc cet homme quand il abordera la rue de la Roquette, sa serviette de cuir au bout du bras ? Peut-être étudiera-t-il le déplacement permanent des trottoirs de la Bastille ? Peut-être cherchera-t-il son chemin à travers la foule des samedis soirs, guidé par un frisson de tango d’abattoir.

Comme nous le savons, les faubourgs sont des ports, donc cet homme là est bien à sa place dans l’histoire, planté comme un marin à terre, la tête dans les étoiles.
C’est ce soir là que nous l’avons rencontré. Au Loup du Faubourg, Eliane Lambert chantait des tangos. Il repartait déjà quand nous avons parlé des polars, ses îles noires et de Tahiti, son île dévastée par des vagues tricolores. Nous avons parlé longtemps et pris rendez-vous pour l’automne.

JPEG - 58.1 ko
Photo de Luc Peillon

Il est arrivé un soir de novembre, les bras chargés de fleurs exotiques ; Christiane et Lisa l’accompagnaient, cela restera la seule entorse à sa naturelle réserve. Nous avons lu Tiuraï, qui venait d’être édité à la Série Noire, chanté les bateaux qui arrivent à Tahiti pour retrouver et parents et amis, et décoré le cabaret de lampions de 14 juillet - ce qui se justifiait par le fait que nous étions à la Bastille et que nous parlions de Tahiti. Des Guinness brunes comme le soir coulaient comme dans la chanson de Léo. Peut-on manger du pâté de corbeau en lisant Edna O’Brien ?
De saison en saison, Pécherot est devenu le fils du Loup.
De ses absences nous recevions des cartes d’escales et des nouvelles noires des victimes de toutes les guerres, des lettres du front du dérisoire.

La nuit des cabarets ressemble aux scènes des théâtres. Chacun y tient son rôle et repart, le personnage seul subsiste.
De Patrick Pécherot nous ne savons rien d’autre, sinon qu’il aime écouter le swing des manouches aux heures indécises de la nuit, qu’il a la grâce et la force des hommes qui savent pleurer, qui apprivoisent les mésanges et qui luttent pour exterminer les démons.

Franciscain ce marin-là ?
En tout cas humain et fraternel.
Nous avons reçu Terminus Nuit. Lorsque l’auteur d’un livre est un ami, on en aborde la lecture avec la crainte et la joie de deviner, de le découvrir avec l’attente de le retrouver debout, fidèle.
Avec ce Pécherot de Terminus Nuit, nous errons dans nos adolescences teigneuses ; nous retrouvons Paris de nos illusions et de nos combats romantiques, de la merde et du sang, des archanges et des salauds.

Alors il est temps de préparer une nouvelle tanière pour arpenter les nuits des faubourgs et fêter tendrement ce fils. May Saint Patrick protect Guinness drinkers.

Paru dans la revue l’Ours Polar