Mots croisés avec Nicolas Offenstadt

En avril 2010 ; dans le cadre d’un travail de recherche, Nicolas Offenstadt interrogeait Patrick Pécherot sur la présence de la guerre de 14 dans ses romans. L’occasion pour ce dernier de questionner l’historien sur les liens qui unissent l’Histoire, la guerre et le polar.

L’historien interroge le romancier

En dehors de votre écriture, quels rapports entretenez-vous avec la guerre de 14-18 ?

Patrick Pécherot. Principalement culturels. J’ai été sensibilisé à la question par mes lectures de jeunesse (Remarque, Dorgelès, Giono...) Un peu plus tard, j’ai milité dans un mouvement pacifiste où l’empreinte de 14 était encore très vivace chez ceux qui étaient en âge d’être des fils ou des filles de poilus. J’ai pu y mesurer combien cette guerre avait marqué la formation intellectuelle de cette génération. En résumé : imprégnation littéraire sous l’angle du pacifisme et de sa une vision de « guerre pour rien ».

Avez-vous des souvenirs personnels (familiaux, rencontres, lieux...) à cet égard ?

P.P. Familiaux, non. Je n’ai pas connu mes grands pères quant à mes grands-mères, elles ne parlaient pas de cette époque. Je sais seulement que mes arrière grands parents maternels, lorrains, ont été ballottés entre la France et l’Allemagne. Et que la guerre de 14 a élargi ma famille vers le Monténégro. Un sous officier de ce pays ayant choisi de rester en France pour épouser ma grand-tante Quant aux rencontres, elles renvoient à celles qu’il m’a été donné de faire à travers le mouvement pacifiste (Roger Monclin, Robert Jospin, Henri Roser, Théodore Monod...)

Vous diriez-vous écrivain militant ?

P.P. Non, certainement pas. J’ai des préoccupations sociales et j’essaie de travailler, modestement, dans mon registre, sur un petit morceau de la condition humaine. Rien de plus. Je suis un militant (syndical en l’occurrence) qui par ailleurs est écrivain. Je ne mélange pas les deux. La littérature qui se veut engagée ou qui vise à délivrer un message est le plus souvent indigeste.

Considérez-vous que le choix de la thématique 14-18 relève d’un discours politique (cf. Louis Lecoin et les anarchistes dans Les brouillards de la Butte) ? Si oui sous quel angle ?

P.P. Politique, je ne crois pas. Ce qui m’intéresse avant tout ce sont les destins individuels. Le discours politique a tendance à massifier. Je n’écris pas en fonction de mes opinions. J’ai même plutôt tendance à les surveiller un peu pour être sûr qu’elles restent à leur place. Ma formation étant plutôt autodidacte et littéraire je tiens à vérifier, à l’aide du travail d’historiens, que ma perception des faits et des hommes n’est pas trop émotionnelle et colle à la réalité. Cela étant, le choix de mes sujets reflète mon parcours personnel, mes préoccupations et mes centres d’intérêts. En la matière, je me sens plutôt « solitaire/solidaire » pour reprendre l’expression de Camus. J’ai d’ailleurs donné à celui que ses camarades ont baptisé Tranchecaille le nom du héros de la nouvelle dont elle provient : Jonas.

Pourquoi choisir le destin d’un fusillé pour Tranchecaille ?

P.P. Un fusillé pour l’exemple m’a semblé le type même de l’homme broyé, et broyé deux fois. L’instruction et le procès de Tranchecaille me permettaient en outre de construire un roman choral dans lequel les témoins, ses compagnons, ses officiers, le commandement supérieur donnaient chacun leur vision de l’accusé. Et à travers elle, leur perception de la guerre et de la justice. J’ai cherché à travailler dans la couleur grise pour éviter le manichéisme du noir ou blanc et pour rester dans la tonalité qui me semble être celle de la poussière, de la fatigue, et, en bout de course, de l’inutile.

Le thème de L’affaire Jules Bathias relève-t-il de votre choix ou d’une commande de l’éditeur ?

P.P. Le choix m’en revient totalement. J’ai voulu faire se rencontrer deux générations, celle des jeunes lecteurs et la très ancienne, dont il ne reste plus aujourd’hui que quelques survivants de par le monde. J’avais envie d’une transmission de mémoire, comme un passage de témoin. Les nombreux échanges que j’ai eus, autour de ce livre, en milieu scolaire ont été l’occasion de voir que les 11/14 ans étaient très réceptifs à la thématique de la « grande guerre » quand elle leur paraissait soudain plus proche. Certains ont fait des recherches généalogiques et ont trouvé trace d’ascendants dont ils ignoraient la participation au conflit.

Le romancier questionne l’historien.

En conclusion de votre travail, quelles motivations avez-vous avez rencontrées chez les auteurs de roman policier qui ont traité de la guerre de 14 ?

Nicolas Offenstadt. D’abord, depuis les années 80, il faut inscrire le roman policier traitant de 14/18 dans un retour plus large de la Grande Guerre dans l’espace public, à travers la fiction en particulier. Pour mesurer ce boom, les chiffres de publication de fictions sur la Grande Guerre sont éloquents. En l’état de mes calculs, provisoires, et en comptant de manière stricte les ouvrages d’auteurs français uniquement consacrés au conflit, ils sont au nombre de 3 pour les années 80, 9 pour la décennie suivante et plus de 35 depuis les années 2000. Les motivations des auteurs apparaissent multiples, certaines relèvent d’une volonté d’inscription, parfois incertaine, dans le temps familial (généalogique) ou social (un environnement), d’autres du rapport à sa région, la « petite patrie », d’autres encore d’engagements plus politiques ou plus nets. Parmi ces fictions sur 14/18, les frontières de genre (aventure/policier/critique sociale, etc.) ne sont pas toujours très arrêtées. Mais l’on peut dire que beaucoup d’auteurs de polars sur 14/18 s’inscrivent dans un discours critique sur la guerre, souvent antimilitariste. Les exactions des officiers servent ici à la fois l’intrigue et le discours.

Le genre polar, ou noir, donne-t-il une tonalité particulière à l’écriture de la guerre et à sa restitution romanesque ?

N.O. Oui, à plusieurs titres. D’une part l’aventure ou l’énigme permet souvent une forme de dévoilement d’intérêts cachés ou d’épisodes répressifs occultés. Par ailleurs, et en lien, le polar conduit souvent dans l’après-guerre ou du moins dans les suites, les mémoires de la guerre, fréquemment douloureuses. Enfin, mais cela est partagé avec beaucoup d’œuvres de fiction contemporaine sur la Grande Guerre, le point de vue est d’abord « à ras de la tranchée ». L’auteur choisit de dépeindre des personnages ordinaires, anonymes au départ, souvent des soldats, des poilus ou des proches de ceux-ci.

Diriez-vous que le polar se livre à une vulgarisation de l’Histoire, qu’il la transforme - voire la travestit - ou qu’il perpétue son idéalisation ?

N.O. L’histoire n’appartient pas aux historiens. Ils tiennent un discours sur le passé parmi d’autres. Un discours qui a ses méthodes, ses règles, son écriture, ses vertus aussi. Un discours qui cherche à rendre le passé le plus juste possible, à lui donner une compréhension d’ensemble. La fiction peut très bien, en certains cas, offrir cette compréhension et donner un ton juste. Mais elle n’a pas les contraintes du discours historien, elle est libre de modeler le passé comme elle l’entend. Il n’y a donc pas de raison de la juger en priorité sur des critères historiens. Il est vrai que les auteurs de fiction - et de polars - jouent parfois des deux registres ou sur les deux tableaux : « je fais de la fiction mais je fais comme si je disais l’histoire, le vrai, le juste ». C’est évidemment une position confortable mais c’est un jeu légitime. Pour les polars que j’ai lus sur 14/18, ils sont souvent fondés sur d’abondantes lectures et le souci de restituer les enjeux d’une époque. Peut-être, justement, parce que les auteurs, sous des formes variées, ont des visées militantes et sont en quelque sorte pétris de ce dont ils parlent. Donc ni transformation, ni travestissement, ni idéalisation mais une lecture du passé, souvent profonde, mais qui demeure un point de vue de genre.

Avez-vous constaté une évolution des thématiques et des perceptions en fonction de l’âge des auteurs ou de leurs années de parution ?

N.O. Comme historien, je ne suis pas assez spécialiste pour répondre dans le détail mais ce qui me frappe c’est la pérennité de la thématique des refus de guerre, des désobéissances et de la répression aux armées, de Pierre Siniac à votre Tranchecaille en passant par les œuvres d’Amila, Daeninckx et Deleuse. Sans aucun doute, les auteurs de polars ont fait beaucoup pour perpétuer la mémoire de ces enjeux.

Nicolas Offenstadt : "La fiction est libre de modeler le passé."

Nicolas Offenstadt

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Patrick Pécherot : "Les destins individuels m’intéressent, le discours politique a tendance à massifier."

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