Rencontre avec Didier Lamare

« J’ai toujours été attiré par les déambulations un peu mélancoliques sur le passé. C’est que qui m’a emballé quand j’ai lu Léo Malet. C’est pour ça que j’adore Modiano. Des écrivains qui marchent le nez dans un brouillard dont le parfum est incomparable. »

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Photo Olivier Ravoire

Matinée d’hiver sur les pavés du vieux Puteaux, il fait un froid de guillotine. Patrick Pécherot - haute silhouette noire, la cinquantaine, pas vraiment le genre à vous taper sur le ventre mais l’humour pince-sans-rire une fois le regard allumé derrière les lunettes rondes - est venu en voisin. Né à Courbevoie où il demeure, il a passé sa jeunesse ici : « Mon grand-père avait une minuscule entreprise de peinture, avec deux ouvriers. À sa mort, avant la guerre, sa veuve a repris son boulot de repasseuse. Grandeur et misère de la famille... » Le nez en l’air, on circule dans les vieilles rues d’un quartier qui se transforme, exactement là où, dans les ombres militantes, errait le narrateur de son deuxième roman, Terminus Nuit. Ici, une superbe école blanche et verte dont l’arbre surgi de derrière le muret évoque un temple japonais ; là, une élégante maison 1830 - c’est le voisin, fidèle au poste depuis cinquante ans, qui nous refile le tuyau. Et l’homme à la carabine ? Rien à voir avec le Far West et la winchester sciée de Steve McQueen. Plutôt avec un autre noir et blanc, celui des fumées d’usine et du papier des journaux anarchistes, la violence d’une autre époque. Et le sang. « Depuis l’adolescence, je me suis intéressé à la bande à Bonnot. Pas seulement ce qui arrive à la fin, les agressions, le procès, mais l’épaisseur des personnages, leur trajet. Ils ont expérimenté des choses qu’on retrouve telles quelles dans les années soixante dix : la contre-culture, la vie plus ou moins communautaire, les préoccupations écologistes. Et puis, quand on est jeune, on a toujours un peu le romantisme du bandit. Certains d’ailleurs avaient une dimension touchante et d’autres au contraire... Parce que bon, le crime de Thiais, deux vieux massacrés au marteau, j’avais quand même du mal... » Bascule du décor : bistrot à l’ancienne, l’un des secrets les mieux gardés de Puteaux, nappes rouges et blanches, vieilles réclames et menus d’autrefois sur les murs, un antique hachoir à viande, quelques moules à kouglof. L’homme à la carabine, donc c’est le dernier venu dans la bande : André Soudy, il n’a pas vingt ans. Pendant le hold-up de Chantilly, il tient la foule en respect, d’où son surnom : « Mais il doit sans doute tirer en l’air parce que personne ne meurt devant la banque... La légende d’ailleurs veut qu’il manque de se tirer une balle dans le pied et qu’il s’évanouisse dans la De Dion Bouton, une voiture sortie des usines à deux pas d’ici. Mais pour la postérité judiciaire, il restera l’homme à la carabine, le premier à être arrêté. Il avait très brièvement habité Puteaux. Je l’ai choisi parce que c’était le plus fragile de la bande. Issu d’une famille ruinée, Soudy devient garçon d’épicerie à douze ans. Il monte à Paris, enchaîne les épiceries, se fait virer de droite et de gauche parce qu’il a mauvais esprit, prend sa carte au syndicat, fréquente les anarchistes, fait des petits larcins... Il en arrive même à dévaliser une coopérative ouvrière ! Ses histoires d’amour finissent mal et il est « tubard » jusqu’à la moëlle... L’esprit très titi parigot, mais la poisse incarnée ! Il se met dans la bande à Bonnot dans la dernière ligne droite, quand ils ont déjà toute la police aux fesses. » Bref, le mauvais genre, celui à se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Mais pourquoi à ce moment-là, quand tout part déjà en vrille ? Voilà l’un des nombreux sujets du livre, l’une de ces réponses qu’on ne trouve pas dans les archives, peut-être seulement derrière les mots de l’écrivain et qui en expliquent la construction originale : la voix de Soudy, des morceaux de scénario, des arrêts sur images. Et puis les « feuilles volantes », extraits de textes d’auteurs et d’acteurs qui évoquent la bande à Bonnot. « Rien d’inventé, que du vrai ! Henri Calet, Aragon, Colette, Arletty, Gabin, Musidora, Brassens, Boris Vian... L’ensemble est censé faire un portrait patchwork d’un personnage qui a gardé son mystère. Parce que ce n’est pas un roman à suspense, on se doute bien de comment ça va finir... »

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la revue de presse

©. Didier Lamare pour Hauts de Seine Magazine
Photo Olivier Ravoire, droits réservés (pour reproduction, contacter le site)



Interview

" On ne fixe jamais qu’un instant suspendu..."

Pourquoi avoir fait de la bande à Bonnot le thème de votre nouveau roman ?

Ceux qu’on a coutume d’appeler ainsi m’accompagnent depuis plus de trente cinq ans. A l’époque, je les avais découverts grâce à l’ouvrage de Bernard Thomas, La bande à Bonnot, qui retraçait leurs itinéraires et s’attachait à leurs personnalités. En pleine utopie des années 70, j’avais été frappé par leur jeunesse et la modernité de ce qu’ils avaient expérimenté : révolte radicale, modes de vie alternatifs, écologie avant l’heure, refus du travail aliénant, égalité des sexes... Soixante ans avant la contre-culture, ils en portaient déjà les espoirs. Ils en préfiguraient aussi les errances et les échecs. Et puis, ce qualificatif de Bandits tragiques que leur avait forgé Victor Méric... J’ai voulu savoir qui ils étaient vraiment. Au fil du temps, j’ai glané ce que j’ai pu trouver sur eux, sans but précis. L’idée d’en faire un roman est née alors que je terminais l’écriture de Tranchecaille.

Pourquoi vous être attaché à André Soudy plus qu’à des figures plus connues comme Bonnot ou Raymond la science ?

J’ai choisi le plus jeune du groupe, le plus fragile. Tuberculeux jusqu’à la moelle, malheureux en amour, rêveur, titi parigot, mauvaise graine... On l’imagine à mi chemin entre Pierrot et l’Antoine Doisnel des Quatre cents coups, mais avec une dimension tragique que lui confèrent la poisse et l’imminence de la mort. Il répète à l’envi qu’il n’a pas de chance, il ne se plaint pas pour autant, il constate. Il sait qu’il finira mal. Il rejoint « la bande » quand ses membres ont déjà toutes les polices aux trousses. C’est un perdant magnifique. J’ai eu envie de m’attacher à ses pas. Qu’ils aient laissé peu de traces ouvrait sur l’imaginaire.

La construction du roman adopte cinq ou six modes narratifs différents. Récit traditionnel, monologues, parties scénarisées et ce que vous présentez comme des feuilles volantes et des arrêts sur image...

Comment faire le portrait de quelqu’un dont nul ne sait finalement grand-chose ? J’ai essayé un récit classique, puis une écriture à la première personne, un monologue. Cela ne me satisfaisait pas. Soudy devait garder ses fêlures et ce côté lunaire que reflètent ses photos. Il fallait une construction qui donne à le voir alternativement de l’intérieur, à travers la vérité qu’il laisse filtrer, et de l’extérieur, comme sur un écran de cinéma ou la toile d’un peintre. Son portrait devait donner le sentiment d’un matériau dont on aurait rassemblé les composants sans les fixer totalement. Du reste, on ne fixe jamais qu’un instant suspendu. J’ai pensé aux touches des impressionnistes, aux séries de Monet où le motif change avec la lumière de l’instant, aux collages chers aux surréalistes, à certains films d’Agnès Varda, au Requiem pour Billy the kid d’Anne Feinsilber ou I’m not there, de Todd Haynes sur Bob Dylan qui détournent le genre biographique pour faire œuvre de fiction et livrer une vision subjective de leur sujet. A des romans aussi qui me semblent procéder d’une façon proche : La jeune fille et la vierge, d’Alina Reyes, La dame blanche de Christian Bobin... Dire quelqu’un à travers des chemins de traverse...
Les chapitres du livre sont conçus comme des croquis, des séquences assemblées sur une table de montage. Les arrêts sur images auxquels vous faîtes allusion permettent d’arrêter l’action, comme on le fait en appuyant sur la touche « pause » d’un lecteur dvd pour voir une des 24 images/secondes qui font le mouvement. Les feuilles volantes, elles, sont des petites balades de papier à partir de textes littéraires - Calet, Arletty, Brassens, Aragon, Vian, Breton...- dans lesquels j’ai trouvé trace de la bande à Bonnot. L’ensemble doit constituer un portrait collage. Ou une esquisse. Esquisse est d’ailleurs le sous-titre du roman.

Il est publié chez Gallimard, comme vos précédents romans, mais dans la collection Blanche, cette fois...

On ignore toujours où conduisent les chemins de traverse. Je suis parti sur un roman noir avec l’envie d’y mettre un peu de blanc. Les cloisons qui séparent tel ou tel genre littéraire sont artificielles. Lecteur, il est des livres que j’aime, d’autre pas. Point. Quand Aurélien Masson, le directeur de la Série noire m’a dit que L’homme à la carabine était en lecture à la Blanche, j’ai d’abord été ravi qu’il lui ait plu. Puis ravi d’être dans une maison qui permette à ses auteurs de faire des allers et des retours dans ses différentes collections. Ravi, enfin, que le projet, dans sa forme, soit soutenu. Que voulez-vous, je suis un éternel ravi.

Et les photos ?

Elles apportent une dimension indispensable à la balade : celle de la flânerie. On se promène et on prend le temps de s’arrêter pour laisser son esprit vagabonder. Les photos ne servent pas à illustrer un propos ou apporter un élément biographique. Elles n’ont d’autre utilité que de faire rêver. Elles proviennent des archives de la police. J’avais travaillé dessus pour écrire certains des arrêts sur images. J’avais songé à les inclure dans le livre mais je n’avais pas osé le demander. Je pensais que cela ne se faisait pas, que ce n’était pas dans la ligne éditoriale... C’est Aurélien Masson, encore, qui a lâché, devant un plat de spaghettis au citron : « je ne sais pas ce que tu en penses, mais je verrais bien des photos, comme dans Nadja de Breton »... Soudy ressemble à un personnage de Magritte. Aurélien ne connaissait pourtant pas son visage. Un hasard objectif. La dimension du rêve...

propos recueillis par Scup pour pecherot.com