Libertés (Amnesty International)

Suzanne Welles

Lettres à Louise

Patrick Pécherot est venu à l’écriture par la voie du militantisme. Dès son premier livre, Tiuraï (1996), qui se déroule sur toile de fond d’une prison de Papeete, il choisit de faire entendre la voix des « oubliés », des sans-grade. C’est encore une fois le cas avec ce très beau Tranchecaille paru récemment. Le récit de deux journées, le 30 juin et le 1er juillet 1917, dans la boue des tranchées du Chemin des Dames, le bien mal nommé. D’emblée, nous le savons, les jeux sont faits. Le soldat Antoine Jonas a été fusillé. Malgré les efforts de son défenseur, le capitaine Duparc, persuadé de son innocence. Il est rare qu’un roman policier - car c’en est un - débute par son dénouement. C’est pourtant le cas de Tranchecaille et, curieusement, le suspense reste entier. À travers une série de rapports d’interrogatoires, de témoignages de simples soldats, compagnons du supplicié, d’avis divers émis par ses supérieurs et aussi de lettres à Louise, on découvre le portrait de Duparc, un homme harassé, broyé par la guerre, cet épouvantable mécanisme collectif, qui pourtant inlassablement va croire en l’existence de la justice. Si l’auteur a choisi de faire revivre l’univers des poilus de 14-18, c’est parce que cette guerre préfigurait l’horreur absolue qui suivit. Bien sûr, on a beaucoup parlé d’elle, surtout ces derniers temps, mais souvent de manière contrastée en noir ou en blanc. Patrick Pécherot veut nous la faire voir en « gris ». Il nous fait entendre la voix d’un homme destiné à n’être qu’un chiffre dans le bilan monstrueux des disparus. Mais une voix très puissante dans un combat qui peut sembler perdu d’avance.

© Suzanne Welles, Libertés