Belleville-Barcelone

- 2003 - 2007 - Gallimard -

Retrouver une fille de famille partie avec son soupirant, pour un privé, c’est de l’argent vite gagné. Mais quand les tourtereaux font leur nid sur une poudrière, c’est une autre paire de manche.

Comment aurais-je pu prévoir que deux gentils amoureux me conduiraient sur le sentier de la guerre ? Celle d’Espagne, pour commencer, un chemin drôlement fréquenté en ce printemps 38. Des fascistes italiens à leurs amis français, des admirateurs d’Hitler à ceux de Staline, ça se bousculait du côté de Belleville. Jusqu’aux anars, en route pour Barcelone. Et au milieu de tout ça, un corps décapité, un croque-mort fakir, des fusils baladeurs, un bateau fantôme. Une vraie toile surréaliste. Ca tombait bien, André Breton était de la fête. Et moi, là-dedans, je ne savais plus si j’étais le chasseur ou le gibier.



Séquence 1

"La fille était aussi pâle qu’un clown blanc, mais personne n’avait envie de rigoler. A part la grosse dame qui gloussait au premier rang. Un petit rire haché comme une quinte de toux. Le genre de crincrin dont on joue pour calmer ses nerfs et qui porte sur celui des autres. Ca tombait mal, ils étaient plus tendus que des cordes à piano. Dans l’assistance, j’en voyais deux ou trois qui lui en aurait bien collé une, à la grosse. Juste pour en finir.

Indifférente à tout, la fille au teint blafard ne risquait pourtant pas d’être dérangée. Allongée entre quatre cierges, un coussin de fleurs sous la tête, elle était aussi raide qu’un gisant . Elle reposait sur une planche en équilibre entre deux tréteaux. Son corps était couvert d’un linceul, mais à deviner ses formes, là-dessous, on se prenait à regretter de ne pas partager le dernier sommeil de la frangine.

Le type s’est approché en silence, avec une tête de circonstance. Une vraie gueule d’enterrement. Dans son habit noir trop grand pour lui, il a fait deux ou trois passes en agitant sa cape. Puis il a ôté la planche qui soutenait la défunte. Elle est restée là, à l’horizontale, bien rigide sur ses tréteaux. D’un geste étudié, il les a retirés l’un après l’autre. La grosse femme a poussé un cri. La morte flottait dans le vide."

Lire également :

interview express

les coupures de presse