Interview Express



Grand prix de la littérature policière

Guillaume Malaurie a écrit dans Paris-Obs : « Pécherot a dû se taper tous les exemplaires du « Petit Parisien » et du « Miroir du cinéma » à la BN pour reconstituer la Butte des années 20 à l’identique. Motte par motte. » Les Brouillards ont nécessité un gros travail de documentation ?

J’écris généralement à partir d’évènements ou de souvenirs que j’ai emmagasinés au fil du temps. Cela peut renvoyer à des épisodes de ma vie ou à des choses beaucoup plus anciennes mais qui font partie de mon environnement personnel. C’est le cas avec le Montmartre des années 20, les milieux libertaires de l’époque, Léo Malet... S’intéresser à un sujet pendant des années, même en dilettante, vous marque plus profondément que ce qu’on acquiert en se documentant de façon circonstancielle. Et c’est beaucoup plus pratique. Lorsqu’on a un doute historique, pas besoin de courir les bibliothèques, on a généralement ce qu’il faut chez soi. C’est la même chose en ce qui concerne les atmosphères. On les restitue d’autant mieux qu’on les sent. Quitte à inventer ici et là. L’important n’est pas que telle rue ait eu exactement le visage que vous décrivez, mais que le climat que vous en rendez soit celui qu’elle dégageait. Pour cela, il faut le ressentir comme si on y avait vécu. C’est presque un travail de médium.

Vous travaillez sur photo ?

Oui, parfois, ou sur tableau. Les images ont une grande force évocatrice. Il m’arrive de regarder une photo, ou une toile dans une expo, pendant très longtemps. Parce qu’elle me parle, me plonge dans un état réceptif. Les émotions que j’ai absorbées en la contemplant ressortiront un jour en écrivant. Je pratique le même exercice avec les mots. Certains auteurs me font voyager. Il m’arrive très fréquemment de relire plusieurs fois de suite la même phrase. Parce que je la sens physiquement, qu’elle me mène quelque part. Je me déplace beaucoup en métro, j’aime y lire. Je peux faire tout mon trajet sur une seule phrase. Quand j’en sors, je suis déconnecté, mais ce qu’elle a fait naître ne s’effacera pas, même quand je l’aurai oubliée.

L’hommage à Léo Malet et la nostalgie d’un Paris disparu ne sont pas étrangers au succès des Brouillards.

Non, bien sûr. Et cela me réjouit. Malet a toujours été apprécié d’un petit cercle d’amateurs mais il n’a jamais rencontré le succès qu’il méritait. Il n’a été reconnu que sur le tard. Si les Brouillards peuvent donner envie de relire Burma, tant mieux. Quant au Paris d’autrefois, je n’emploierai pas le mot de nostalgie. Il faut en finir avec les images d’Epinal d’un paradis perdu. La vie était beaucoup plus dure sur le pavé parisien en 1926 qu’elle ne l’est aujourd’hui. J’ai essayé, avec ce livre de retrouver une certaine mémoire collective, des silhouettes, des ambiances propices au traitement roman noir/roman feuilleton que je voulais explorer. Si le bouquin a plu c’est sans doute que cette mémoire est celle de beaucoup de gens. Il me semble important de ne pas perdre ces racines. Pas pour sacrifier à un quelconque passéisme, l’étroitesse d’esprit n’en est jamais éloignée, mais pour mieux vivre son temps.

Le Grand prix de la littérature policière, c’est important ?

Bien sûr. Comme toute reconnaissance de votre travail. On a le sentiment de ne pas avoir complètement raté ce qu’on a entrepris. J’étais loin de m’attendre à une quelconque distinction. J’avais déjà été surpris en lisant les critiques. Quand on m’a annoncé que le GPLP 2002 avait été décerné aux Brouillards de la Butte, j’étais sur un nuage. Le second effet du prix a été de me plonger dans un certain état de perplexité. Même si on ne mythifie pas, cela concourt à hausser la barre pour la suite. Avec toutes les interrogations que cela pose sur ses propres capacités. C’est à la fois angoissant et stimulant.

Propos recueillis par Scup pour pecherot.com